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Personal Jesus (photo: Angel Barsetti)
QUELQUES SKETCHS SUR LE KITSCH
ou la toile de fond de la saison 2010-11 du Théâtre français du Centre national des arts
par Catherine Levasseur-Terrien
« Pour dominer les passions collectives, il faut, en effet, les vivre et les éprouver, au moins relativement. Dans le même temps qu’il les éprouve, l’artiste en est dévoré. Il en résulte que notre époque est plutôt celle du reportage que de l’oeuvre d’art. Il lui manque un juste emploi du temps. »
– Albert Camus, L’homme révolté
« De quoi notre époque est-elle responsable? Par quoi notre époque est-elle dévorée? »
– Wajdi Mouawad
Je me souviens ...
C’était avec un rappel constant que « Nous sommes en guerre » que Wajdi Mouawad avait lancé sa toute première saison comme directeur artistique du Théâtre français du Centre National des Arts, en 2008-2009. Deux ans plus tard, le rappel à la mémoire se fait sous la forme d’un calendrier titré : Le kitsch nous mange.
Dans ce calendrier aux paysages mythiques canadiens loin du sublime traditionnel qu’on lui connaît, la photographe Diana Thorneycroft dépeint un nous à l’identité fracturée. C’est l’invitation à la célébration ironique. Rappelons-nous, entre autres, sur les pages de ce calendrier, les anniversaires de la chirurgie plastique (1814), de la première femme exécutée sur la chaise électrique (1899), du lancement officiel du Viagra (1998), de l’inauguration du Casino du Lac-Leamy (1996), de la mort de la brebis Dolly (2003), ou encore de la marche pour l’unité lors de la campagne référendaire du Québec (1995). Des preuves clairsemées, enfouies dans ce jeune siècle, entre oubli et traumatismes, qui manifestent le manque de sens de l’homme d’aujourd’hui.
Cet objet de marketing séduisant, ce calendrier provocateur semble poursuivre ce dialogue abordé avec la toute récente exposition La vie en Pop. L’art dans un monde matérialiste du Musée des beaux-arts du Canada. Bien que la logique pop s’inspire des produits de consommation pour son esthétique, la comparaison s’arrête là pour le Théâtre français. C’est au contraire dans sa foi et son espoir en des idéaux de liberté, de démocratie, d’esprit critique et de parole citoyenne que la saison fera ses preuves. Il en est ainsi du kitsch de n’être que façade, patine, décor.
Nicolas Bourriaud, ancien directeur du Palais de Tokyo à Paris dans son tout récent livre, Radicant fait état d’un retour à la modernité. Cette modernité, nous la retrouvons dans la première pièce de la saison Les Justes d’Albert Camus.
Je me révolte ...
« J'ai maintes fois souhaité que la honte d'avoir été le témoin impuissant d'une violence d'État haineuse et organisée puisse se transformer en honte collective. Je voudrais aujourd'hui que le souvenir des crimes monstrueux du 17 octobre 1961, sorte de concentré de toutes les horreurs de la guerre d'Algérie, soit inscrit sur une stèle, en un haut lieu de toutes les villes de France, et aussi, à côté du portrait du Président de la République, dans tous les édifices publics, Mairies, Commissariats, Palais de justice, Écoles, à titre de mise en garde solennelle contre toute rechute dans la barbarie raciste. »
– Déclaration de Pierre Bourdieu en octobre 2000 au colloque « 17 et 18 octobre 1961: massacres d'Algériens sur ordonnance ? »
Restons dans les anniversaires. On célèbre cette saison le cinquantenaire de la mort d’Albert Camus, écrivain français et prix Nobel de littérature. Et avec lui le quarantième de la crise d’Octobre qui a marqué l’histoire du Québec. C’est sous le thème de la révolte et de la terreur que s’ouvre une scène dépouillée de tout artifice.
Profitons donc de cette occasion pour célébrer la mort de Dieu et du communisme. Les Justes d’Albert Camus propose en effet des pistes de lucidité idéologiques nécessaires et pertinentes, un regard humain dévoré d’absolu sur la modernité. Comment toutefois contextualiser, donner sens à la révolution communiste aujourd’hui? Comment présenter des personnages qui attendent une calèche pour lancer une bombe à bout de bras pour assassiner un duc? Comment faire comprendre la complexité de ce moment historique sans le figer, ou l’épingler au calendrier du passé? La mise en scène de Stanislas Nordey n’a pas su relever le défi que semblait lancer une programmation critique et avide de contemporanéité. Le spectateur se retrouvait devant le fétichisme des idées d’un temps révolu, devant la grisaille de l’atemporelle mascarade codée de comédiens habiles. Quelques rares moments de tension et d’accalmie ont su ponctuer la pièce. Et ce furent des moments où la déclamation monotone et les éclats d’émotions forcés ont fait place à des procédés inventifs de technologie. Notons un dialogue émouvant entre la duchesse et le meurtrier du duc susurré au micro.
... donc nous sommes ...
« Je me révolte donc nous sommes », écrivait Camus. « Nous sommes en guerre », en manque et dévorés par le kitsch, ajoute Wajdi Mouawad. Nous sommes des citoyens de ce monde, mais aussi de ce pays appelé Canada. Nous sommes pétris de cette mémoire et de cet oubli, de ce choix de commémoration. Les titres annoncent la suite. L’après-modernité, le postmodernisme, l’alter-modernité, choisissez votre radicant, votre suffixe, nous sommes conviés. À discuter, à prendre place. Personal Jesus, la performance intimiste du soloïste Gaétan Nadeau promet. Accueillons encore avec fascination les investigations de Marie Brassard dans sa création surréelle Moi qui me parle à moi-même dans le futur. Continuons à nous définir, à sonder notre identité avec Le fusil de chasse, Wolfe, Mais que lit Stephen Harper?, Vérité de soldat et La liste. Donnons-nous la chance d’être remué, fasciné, ému, ébranlé, choqué. Donnons-nous la chance de réfléchir, entrons dans le pari ontologique et exerçons notre sens critique. Nous sommes interpellés.

Les Zurbains (photo: spinprod.com)
Roland (la vérité du vainqueur) (photo: Yanick Macdonald)
Éclats et autres libertés (photo: spinprod.com)
Le Fusil de chasse (photo: Jean Bernier)

Moi qui me parle à moi-même dans le future (photo: Nurith Wagner-Strauss)


